Apprendre à lire: l’essentiel en 10 pages et 40 notions

La lecture est un processus intellectuel extrêmement complexe. Ainsi, il n’est pas surprenant que son apprentissage soit long et difficile pour l’enfant. Par ailleurs, savoir manier aisément lecture et écriture reste, pour tous, malgré le développement des technologies nouvelles, un enjeu social incontournable et discriminant. Apprendre à lire, c’est permettre l’accès au libre arbitre et l’entrée dans un avenir professionnel prometteur. C’est donc une mission essentielle pour le système éducatif et un défi pour chaque enseignant.

Avant même de savoir lire, l’enfant doit découvrir ce qu’est l’acte de lecture, connaître ses enjeux et savoir ce que lire veut dire. Parallèlement, l’apprentissage de la lecture ne peut pas être envisagé sereinement sans une vraie maîtrise de la langue orale.

Des activités adaptées doivent ensuite être proposées, afin de contribuer à la mise en place des processus minimaux nécessaires à l’identification et à la reconnaissance des mots. Ces processus, qui constituent un instrument et non un préalable, sont indispensables, mais non suffisants pour entrer dans la compréhension. Car on apprend à comprendre et cet apprentissage fait partie intégrante de l’apprentissage de la lecture.

Construire le sens des phrases, appréhender la cohérence d’un texte, nécessite l’accompagnement d’un médiateur bienveillant et exigeant. Un enseignant doit pouvoir identifier les difficultés d’apprentissage de ses élèves, et proposer des aides et des remédiations adaptées aux besoins. Comprenant la complexité de l’activité de lecture, il conduira ses élèves vers la pluridisciplinarité qu’elle requiert et l’autonomie et la polyvalence qu’elle autorise.

 

Maîtriser la langue orale

La maternelle est probablement le moment et le lieu le plus favorable pour permettre à chaque enfant de s’approprier le bagage linguistique nécessaire à une entrée harmonieuse dans l’écrit.

Mais ce n’est pas suffisant, l’enfant doit percevoir les enjeux et les fonctions du langage.

Savoir ce que sont les droits et devoirs du " parleur " prépare à assumer les droits et devoirs du lecteur.

Les enfants n'arrivent pas tous à égalité à la porte de l'écrit. Certains ont eu la chance de rencontrer tout au long de leur parcours préscolaire des médiateurs bienveillants, attentifs et éclairés qui leur ont progressivement permis de comprendre le rôle du langage et les principes essentiels de ses modalités de fonctionnement. Les autres, moins heureux, n'ont pas cette chance. N’ayant avec la langue aucune distance, ils n'ont qu'une idée confuse des éléments qui la constituent et des règles qui l’organisent. Une part importante des inégalités à l'entrée en maternelle dépend du degré de lucidité qu'ont les enfants sur les finalités et le fonctionnement du langage et de leur connaissance des règles d'organisation et de structuration de la langue maternelle. L'avenir linguistique et, plus généralement, la réussite scolaire de bien des élèves, dépendra de la capacité de notre école maternelle à poser les termes d'une relation plus claire, plus confiante et plus lucide avec la langue orale puis écrite.

Il faut bien reconnaître qu'en matière de communication orale, les démarches pédagogiques ne sont pas faciles à mettre en œuvre : elles supposent en effet des moyens et une formation permettant d’écouter, d’évaluer et de faire progresser chaque enfant. Ne l'oublions pas : les paroles s'envolent ! De ce fait, il est délicat de travailler sur une matière aussi volatile et éphémère que l'oral. Ajoutons à cela que l'on a affaire à une trentaine d'élèves dont les capacités de parole et les capacités d'écoute sont extrêmement inégales, et l'on comprendra pourquoi il n'est pas simple de programmer et de vérifier des avancées significatives en communication orale en cours d’année scolaire. Seule l’organisation d’ateliers de communication orale où l’on prend le temps de se questionner sur ce que l’on dit, de questionner l’autre avec sérénité mais exigence, peut permettre d’apprendre ce que parler veut dire.

Pourtant, cette entrée dans le langage par les activités d’expression orale est essentielle. L’enfant construit ses capacités langagières et s’approprie la langue grâce aux interactions avec les adultes et à un moindre degré avec ses pairs. L’école doit offrir à chaque enfant une aide à la construction de ses capacités langagières et lui permettre d’expérimenter le fonctionnement, les rituels, et les règles de la communication avec autrui. L’enfant apprendra qu’une bonne communication nécessite de connaître et de savoir utiliser la langue pour comprendre, transmettre et échanger des significations et du sens. Il acceptera alors d’apprendre les règles communes de cette langue, le choix des mots et leur organisation en énoncés cohérents. Il saura anticiper la compréhension du message qu’il produit, et le reformuler si nécessaire, en fonction de l’auditoire, du contenu qu’il veut transmettre, et de son intention de communication.

Sauf à accepter que certains enfants s'engagent dès le début de leur scolarisation dans le long couloir qui conduit à l'illettrisme, l'école, et en tout premier lieu l'école maternelle, doit faire de la maîtrise de la langue, outil de communication et de construction des connaissances, son objectif et son combat principal.

Rien n'est plus essentiel que de créer à l’école maternelle mais aussi tout au long de l’école élémentaire les conditions propices à la prise de conscience, certes individuelle, mais collectivement ressentie, des enjeux du langage, du " pourquoi " et du " comment " de la langue et de ses fonctions. Ainsi, on fera découvrir aux enfants que la langue permet, non seulement d’échanger des observations, de découvrir et d’exposer des points de vue, mais aussi de co-construire tout un ensemble de connaissances, d’organiser et d’enrichir ses représentations du monde.

Cette prise de conscience, qui précède l’octroi des moyens linguistiques, est fondatrice d’un parcours d'apprentissage linguistique et cognitif réussi. A la maternelle, l’enseignant peut aider les enfants à acquérir des capacités " métacognitives " (c’est à dire savoir se questionner et formuler des hypothèses sur le langage et sur la langue). Ce sera essentiel pour les acquisitions ultérieures. Même si les conditions matérielles s’avèrent peu propices à une réelle et efficace médiation langagière en classe, il est nécessaire de mobiliser toutes les forces pédagogiques pour que les enfants aient la chance de vivre ce moment privilégié où la langue, en se dévoilant, laisse entrevoir un monde digne d'être conquis.

Malheureusement, certains élèves poussent pour la première fois la porte de l'école avec un bagage linguistique léger ou désordonné. Le rôle de l’école est de favoriser et de multiplier les prises de parole, afin d’amener les enfants à structurer et à enrichir leurs productions. Il est notamment essentiel d’accorder un intérêt tout particulier à l’enrichissement du lexique mental des élèves. Avant de s’engager dans l’apprentissage de la lecture, la majorité des enfants doit pouvoir s’appuyer sur des représentations riches et variées des objets du monde et des étiquettes verbales qui les désignent, afin de favoriser plus tard l’activité de déchiffrage et l’activation de la signification des mots identifiés. L'école doit pouvoir, en partie au moins, combler les déficits en enrichissant ce lexique mental, non seulement en favorisant, l’acquisition du vocabulaire de base, utilisé dans la plupart des activités de la vie quotidienne, mais aussi en entraînant son organisation structurée. Cela permettra aux enfants de construire des représentations mentales localement et globalement cohérentes de ce qui est lu. L’enfant ne pourra réussir son travail de compréhension que si le texte lu s’intègre à ses connaissances antérieures et donc aux mots qui les désignent.

 

Apprendre ce que c’est que lire avant de savoir lire …

En maternelle, chaque enfant apprend à rencontrer les textes.

Il ne s’agit pas d’un bain d’écris hétérogènes mais d’une rencontre programmée, construite, rendue intelligible par l’enseignant. Le choix des textes et le développement des activités d’apprentissage de la compréhension est fondamental.

Il est important d’habituer les élèves progressivement à se " frotter " au langage écrit et à ses règles propres de construction. En d'autres termes, il convient de les familiariser peu à peu avec les différentes " voix des textes ". Il est souhaitable que l’enseignant lise différents types de textes écrits : des récits, des contes, des poèmes, des récits de vie, mais aussi des textes de procédure (recette, consignes…), des textes d'explication ou de réflexion autour d'un thème adapté aux intérêts des enfants et en rapport avec un projet de classe... Tous ces types de textes correspondent à des buts de lecture différents et se lisent différemment selon le contexte et les objectifs que l’on souhaite atteindre par cette lecture. C’est ainsi que l’enfant prendra conscience que les textes lus requièrent des stratégies de compréhension différentes avant d’en faire lui-même l’expérience.

Il est important que ces écrits puissent être lus avec autant de conviction que de talent ; l'enseignant doit donner voix au texte comme un musicien donne vie à une œuvre. à ce propos, il faut que la formation des maîtres comporte un entraînement sérieux à la diction maîtrisée de textes poétiques, de prose ou de pièces de théâtre. C’est ainsi que l’école, avant que d’engager l’enfant dans l’apprentissage nécessairement laborieux de la lecture, va afficher à son intention les promesses du plaisir de lire. Cette promesse de découverte de monde inconnus et merveilleux constituera une puissante motivation qui rendra moins pesant le travail de maîtrise du code écrit.

La simple lecture à haute voix de textes écrits, si elle permet une sensibilisation aux structures de la langue écrite, ne suffit cependant pas à mettre en évidence la diversité des processus de lecture et de compréhension. La signification du texte doit apparaître comme un objet à construire. Par conséquent, une fois le texte lu par l’enseignant, beaucoup reste à faire. Il pourra ainsi demander aux élèves de proposer leurs interprétations respectives du texte lu. Il notera avec soin les différentes propositions et, notamment, celles qui manifestent des interprétations divergentes. Il relira ensuite le texte en lui faisant jouer un rôle d'arbitre : certaines interprétations se révèleront alors contradictoires avec le contenu sémantique véhiculé par le texte. Ainsi, les enfants prendront conscience que le rapport à un texte écrit implique autant de liberté que de contraintes : liberté de vivre le texte de façon personnelle, c’est-à-dire selon la signification qu’en donne l’enfant, mais liberté qui s'exerce dans les limites imposées par la constitution même de ce texte et son contenu sémantique, c’est-à-dire de son sens. L'élève peut ainsi comprendre, avant même de savoir lire, que le texte écrit constitue un ensemble de signes avec lesquels il doit construire de la signification. L’enfant construit cette signification d’un texte en activant les connaissances antérieures et les modèles du monde évoqués par ce texte, variables selon son milieu, sa langue et sa culture d’origine.

Si les écrits, dans la diversité de leurs supports et de leurs contenus, doivent être présents au sein même de la classe, il paraît difficile d’accepter l'intrusion désordonnée dans les écoles maternelles d'écrits dont le foisonnement hétéroclite tente de donner l'illusion d'une authenticité retrouvée : le chèque y fréquente le bon de commande de la Redoute ; l'affiche publicitaire y voisine avec la recette de cuisine ; le mode d'emploi d'un article électroménager le dispute parfois au conte merveilleux ou au poème. La seule présentation de la pluralité ne saurait entraîner une vision cohérente du monde de l'écrit. Ces " bains d'écrits " dans lesquels on plonge les élèves, avec l'espoir qu'ils s'y imprègnent d'une sorte de culture écrite, sont à la fois inefficaces et souvent dangereux. Il ne suffit pas de proposer une grande quantité et une grande variété de textes et de supports de lecture pour que cette diversité favorise l’activité de construction de la signification par l’élève. Cette diversité ne peut en aucun cas se substituer à la mise en place et au développement des stratégies de lecture et de compréhension. Seul l’enseignant médiateur peut, à partir d'un nombre limité de documents, montrer quelles sont, dans l'école et hors l'école, les différentes fonctions des textes et documents. L’école est en effet le lieu où l’enseignant aide l’enfant à donner du sens à la diversité et au désordre du monde. Cette habileté à mettre de l’ordre, à organiser, à ordonner, à classer les informations et les objets du monde en les mettant en cohérence se construit dès le plus jeune âge. Il importe donc de concevoir des situations d’apprentissage qui puissent permettre à l’élève de construire et de développer cette habileté à catégoriser.

 

Apprendre à lire et savoir lire

Quand on sait lire, on oublie vite à quel point l’apprentissage peut être laborieux, tâtonnant et jalonné de difficultés surmontables.

L’enseignant, lecteur expert, est un didacticien ; il doit rendre intelligible l’entrée dans la lecture, savoir séparer ses composantes en conservant à l’acte de lecture son homogénéité.

Lorsque l'on observe un lecteur expert en train de lire, son comportement nous paraît aussi naturel que s'il nageait ou s'il faisait du vélo. D'où la déduction un peu rapide qu'il suffit de mettre un enfant en situation de lire pour lui faire découvrir, d'hypothèses en déductions, les mécanismes du code écrit et qu'il " naisse " ainsi à la lecture avec autant de plaisir que d'efficacité. Cette conception de l'apprentissage de la lecture que l'on pourrait qualifier de " romantique " est aussi peu fondée scientifiquement que dangereuse sur le plan pédagogique. Il est important d'établir une distinction claire entre apprendre à lire et savoir lire. Le comportement du lecteur expert ne nous fournit pas directement un modèle d'apprentissage. Lorsque l'on apprend à lire, il faut nécessairement découvrir comment fonctionne le code écrit et comprendre notamment les mécanismes qui relient les unités graphémiques et les unités phonémiques. Lorsque l'on sait lire, on maîtrise ces mécanismes avec une telle facilité que l'on en oublierait presque le parcours - parfois laborieux - d'apprentissage. En fait, il est nécessaire de proposer des situations de lecture particulièrement délicates pour que le lecteur ait recours de façon consciente et délibérée aux mécanismes de lecture. Confronté à un mot peu fréquent, à une tournure inusitée ou archaïque, il sera obligé de s’interroger sur la composition du mot, sur l'organisation de la phrase.

On peut donc conclure que la comparaison avec le vélo ou la natation n'a aucun fondement. On apprend à lire en explicitant les mécanismes de l’activité de lecture et en élucidant consciemment les règles conventionnelles qui régissent le code écrit: la composition alphabétique des mots dans leur relation avec leur composition phonique, les indicateurs grammaticaux qui assurent la structuration des phrases, les connecteurs logiques et les indicateurs temporels qui renforcent la cohésion textuelle. Plus un enfant avance dans la maîtrise de la lecture, plus les opérations de décodage s'automatisent et tendent à s'effectuer de façon non consciente jusqu'à lui donner l'illusion que la signification jaillit du texte sans que l'on se donne même la peine de la construire.

 

Apprendre à identifier les mots

La langue française est alphabétique. Cette caractéristique induit, lors de l’apprentissage, la recherche de la maîtrise des relations qui rapprochent l’oral et l’écrit. La compréhension du principe alphabétique est donc un objectif important de l’apprentissage de la lecture.

L’identification des mots permet l’entrée dans l’autonomie de la lecture complémentairement à l’apprentissage de la compréhension des phrases et des textes.

De nombreuses données de la recherche ont révélé chez les élèves en difficulté de lecture une difficulté à reconnaître les mots. Sans être la seule cause de l'illettrisme, ce handicap en constitue l’une des composantes majeures. Faute d'une identification des mots précise et complète, la lecture d'un texte est approximative, sinon aléatoire. Il est donc important de veiller tout particulièrement à ce que tous les élèves apprennent à identifier les mots avec efficacité : c'est-à-dire en alliant rapidité et précision. Identifier les mots n'a rien à voir avec un jeu de devinettes : il ne s'agit d'interroger le contexte dans lequel se trouve un mot pour identifier celui-ci. L'identification d'un mot n'est jamais de l'ordre du " peut-être " ; on peut se tromper ; on peut réussir ; mais dans l'un ou l'autre cas, c'est la maîtrise du code et non l'apport aléatoire du contexte qui conditionne la réussite ou l'échec.

Cette capacité à identifier les mots qu’il n’a jamais vus est complexe et se met en place très lentement. Selon la plupart des spécialistes, elle se déroule selon plusieurs modes. Au cours de ses premiers contacts avec les mots, l’enfant en distingue quelques-uns par leur longueur, leur allure générale, leur silhouette, mais de tels critères de distinction sont très insuffisants. Cette phase, dénommée " logographique ", limitée par les aptitudes de la mémoire, est courte et laisse place à une démarche plus productive : la phase " alphabétique ". Au cours de celle-ci l’enfant assimile de façon progressive les rapports entre la langue écrite qu’il découvre et la langue orale qu’il connaît déjà. Il découvre ainsi l’existence du système de correspondances écrit-oral. Dans ce cadre, il prend conscience que les mots prononcés peuvent être segmentés en syllabes et en phonèmes et que les mots écrits sont composés de graphèmes et de lettres toutes utiles. Mais cette prise de conscience ne se fait pas toute seule. Elle relève d’un apprentissage explicite très important, puisque c’est grâce à l’entraînement à la conscience phonémique et à l’association lettre/phonème que peut se mettre en place l’acquisition des processus de codage.

Au seuil de la lecture, l’enfant dispose d'un lexique mental, qu’il doit enrichir sans cesse, dans lequel chaque mot est associé à une combinaison particulière de sons. Il lui faut donc faire correspondre l'assemblage des lettres qu'il voit sur la page à l'assemblage de sons qu'il entend pour identifier le mot écrit. Certes, la complexité des relations entre lettres et sons est, en français, source de difficultés, particulièrement pour les enfants d’origine linguistique différente. En fait, derrière cette complexité bien réelle, existe une régularité des règles de correspondance grapho-phonémique qui permet au jeune élève de comprendre le principe alphabétique. Il prend ainsi conscience du fonctionnement du code écrit avant même d'avoir épuisé la totalité des relations qui lient les lettres et les combinaisons de lettres aux différents sons du Français. Cette découverte du principe alphabétique est le véritable moteur de l'identification des mots. Sans cette capacité, il serait en échec ou en dépendance devant chaque mot perçu pour la première fois. Le recours à la forme phonique des mots est pour l'élève un moyen d'entrer dans le code écrit en utilisant ses acquis : les mots du langage oral qu’il possède dans son lexique mental. Mais cette capacité dépend évidemment de la richesse de ce lexique mental. Si celui-ci est trop pauvre, l’élève ne pourra pas avoir accès au mot et à son sens, tout simplement parce que, à l’oral, il ne le connaît pas.

L’assemblage grapho-phonémique n'est pas une fin en soi ; le but de l'apprentissage de la lecture est de permettre à l'élève d'abandonner le passage par les sons, en se constituant progressivement un dictionnaire mental dans lequel l'orthographe de chaque mot écrit sera reliée au sens qui lui correspond. Mieux on fera découvrir les liens complexes mais réguliers qui existent entre les mots écrits et les mots oraux, mieux on entraînera l'élève à automatiser le passage des uns aux autres, et plus on lui donnera de chances d'accéder directement et rapidement au sens des mots à partir de la seule reconnaissance de leur forme orthographique. C’est la phase dite orthographique de la lecture. L’enfant abandonne ainsi progressivement la voie indirecte, activité coûteuse sur le plan intellectuel puisqu’elle occupe l’essentiel des ressources cognitives lorsqu’elle s’applique, pour se consacrer plus essentiellement à la construction du sens.

 

Identifier les mots : nécessaire mais insuffisant

Il ne suffit pas de savoir décoder des mots de manière automatique et même fluide pour comprendre l’écrit. D’autres éléments entrent en ligne de compte, par exemple la connaissance des conventions syntaxiques et sémantiques et aussi une mise en relation avec une culture de l’écrit qui doit être développée en classe.

Il est clair que le système sur lequel se fonde le langage oral régit aussi en partie le langage écrit. On pourrait donc penser qu'apprendre à lire se résume simplement à apprendre à identifier les mots. Une fois les mots identifiés, la suite de l’activité de lecture : la construction de la signification des mots, puis des phrases, c’est-à-dire de la microstructure, puis de l’ensemble du texte, c’est-à-dire de la macrostructure, serait affaire de grammaire et de vocabulaire, toutes choses dont la maîtrise de l'oral garantirait le réinvestissement. Il s'agit là d'une conception erronée et simpliste de l'apprentissage de la lecture.

Tout d'abord, apprendre à lire, c'est découvrir et comprendre les enjeux culturels de cette activité : c'est pourquoi nous devons particulièrement insister sur l'importance d'une sensibilisation à la culture écrite avant même de s'engager dans un apprentissage systématique. D'autre part, on ne peut se contenter d'espérer que les règles de grammaire de phrase et de cohérence textuelle dont un enfant fait implicitement usage lorsqu'il parle vont se réinvestir " naturellement " pour organiser la suite des mots écrits qu'il identifie. L'apprentissage de la lecture nécessite l'explicitation des conventions syntaxiques et sémantiques que le langage oral mobilise, lui, de façon implicite. Cela implique que, complémentairement à l'identification des mots écrits qui constitue un objectif essentiel de l'apprentissage de la lecture, soient explicitement tracées les voies syntaxiques et sémantiques qui, des acquis langagiers, conduisent à la construction de la signification des phrases et des textes. Il convient en outre que soient tout aussi explicitement révélés les enjeux et les activités cognitives d’une tâche de lecture dont certains enfants ignorent pratiquement les finalités, voire pour certains l'existence.

 

Apprendre à comprendre

Pour apprendre à lire, il faut dans le même temps apprendre à comprendre. La lecture est linéaire mais l’importance relative accordée à chaque information et sa mise en relation avec les autres informations dépasse largement l’espace de la linéarité : la construction de la référence, la continuité anaphorique des personnages, l’enchaînement des actions, la mise en œuvre d’inférences sont autant d’enjeux pour la compréhension d’un texte.

 

La question pédagogique centrale n'est pas seulement de persuader un enfant de faire du sens au lieu de faire du bruit. La question est de lui montrer explicitement comment on comprend, c’est-à-dire comment on construit la signification d’un texte, comment on assume pleinement et activement sa responsabilité de lecteur, comment enfin on peut affirmer son droit d'interprétation, c’est-à-dire de construction active d’une signification, tout en respectant le sens du texte, c’est-à-dire la signification partagée par l’ensemble des individus et qui résulte des contraintes imposées par la structure et le contenu informationnel du texte. La question pédagogique posée par la construction de la signification est donc au moins autant de l'ordre de la technique que de l'ordre de l'éthique : comment équilibrer les droits et les devoirs du lecteur ?

Les activités de compréhension mettent en jeu tout un ensemble de processus qui permettent de construire la signification des phrases (ou signification locale, appelée aussi microstructure) et la signification de l’ensemble du texte (ou signification globale, appelée macrostructure).

La construction de la signification locale met en jeu des processus d’analyse syntaxique. Le lecteur doit non seulement identifier les mots et leurs significations correspondant au contexte, mais aussi leurs caractéristiques syntaxiques. Il peut alors comprendre la phrase et sa structure, et donc construire les éléments de signification qui la constituent. Le développement de cet apprentissage de la compréhension de la phrase peut se concevoir comme une complexification progressive de la compréhension de la phrase simple (sujet-verbe-complément), par ajouts successifs des divers circonstants. L’étape suivante consistera alors à proposer un degré supérieur de difficulté en présentant des couples de phrases et en montrant la nature sémantique et pragmatique de leur liaison, à l’aide des outils lexicaux ou syntaxiques susceptibles de signaler cette liaison.

On ne négligera jamais l'importance majeure du lexique dans la compréhension locale, et de nombreuses activités pourront utilement chercher à enrichir l'environnement lexical et le vocabulaire pour une contribution efficace à la compréhension du texte.

Cependant, toutes ces activités ne sont pas simples pour l’apprenti lecteur. Il doit sans cesse faire appel à ses connaissances antérieures, trouver les référents anaphoriques, organiser des champs notionnels et conceptuels cohérents et homogènes, afin d’organiser la continuité du sujet, l'enchaînement des actions et opérer les inférences nécessaires à la compréhension du texte. Par exemple, il devra rechercher en mémoire ou organiser logiquement les informations qui ne sont pas présentes dans le texte, mais qui sont nécessaires à sa compréhension.

Pour construire la signification globale d’un texte, le lecteur doit organiser de façon hiérarchique et cohérente l’ensemble des significations appartenant à la microstructure. Cette construction nécessite l’évaluation de l’importance relative des informations. En effet, toutes les informations présentes dans un texte n’ont pas le même niveau d’importance. Certaines, contenues dans un récit par exemple, sont plus importantes que d’autres pour comprendre l’histoire qui est racontée et en construire la macrostructure. De même, certaines informations contenues dans une recette décrivant les procédures de réalisation d’un gâteau sont plus pertinentes que d’autres pour réaliser le gâteau.

Notons que la hiérarchisation des informations contenues dans un texte varie selon le type de texte, sa structure, sa valeur affective et son origine culturelle. Mais elle varie aussi en fonction des connaissances spécifiques de l’individu et du contexte social et culturel dans lequel elles s’élaborent. Tous ces facteurs de variabilité influencent l’activité de compréhension des textes et nécessitent la mise en jeu de stratégies de lecture différentes, variables selon le contexte, les textes et les lecteurs.

 

Les difficultés d’apprentissage

Les difficultés qui se révèlent lors de l’apprentissage peuvent être de plusieurs ordres. Soit elles relèvent d’un déficit de l’apprentissage lui-même, soit d’un handicap. Quelle qu’en soit l’origine l’enseignant doit pouvoir dépister le problème et savoir s’il peut proposer une remédiation adaptée en classe ou solliciter une aide extérieure.

De façon quelque peu schématique, disons qu'il y a deux manières de mal lire.

La première consiste en une soumission d'une telle servilité à la phrase et au texte que l'on n'en effleure même plus le sens : on aligne mots après mots, on peut leur donner forme sonore, mais on ne s'appuie pas sur l'écrit pour édifier soi-même une représentation personnelle. Englué dans un rapport malhabile avec les mécanismes du code, le déchiffreur maladroit, focalisé sur l’identification laborieuse et non automatique des mots, condamné à un déchiffrage à courte vue, est incapable de comprendre le texte. Il peut certes construire des éléments de signification locale appartenant à la microstructure, mais il ne pourra pas construire une signification globale cohérente de l’ensemble du texte. Il subit passivement et douloureusement une loi dont il ne maîtrise ni les enjeux ni les règles.

La seconde façon de ne pas savoir lire est à l'opposé de la première. C'est le cas des élèves qui situent ailleurs que dans le texte lui-même les fondements essentiels de leur compréhension. Ignorant dans une proportion importante les directives données par les phrases et les textes, ils n'en construisent pas véritablement le sens, mais tentent de l'inventer en s'appuyant sur la base fragile d'indices très partiellement reconnus. Le texte devient alors un prétexte à imaginer des histoires dont la compréhension, élaborée à partir de la signification de quelques mots glanés au hasard d'un survol, vient largement d'ailleurs. Le plus souvent, cette " lecture " approximative, qui destitue le texte de sa fonction, aboutit à une signification nourrie de stéréotypes et de banalités fictionnelles ; ce comportement déviant caractérise une forte majorité des jeunes adultes illettrés.

Un enseignant doit être capable de concevoir des activités qui amènent chaque élève à découvrir un juste équilibre entre le respect lucide du texte lu et l'engagement personnel dans la construction de la signification de ce texte. Tout déséquilibre entraîne l’échec : autant une soumission aveugle aux seules conventions du code condamne le lecteur au déchiffrement aride, autant l'ignorance de ces mêmes conventions nie la spécificité du texte et rend l’activité de lecture inefficace. L’analyse précise des différents types de difficultés est nécessaire pour concevoir et valider des aides et des remédiations efficaces, c’est-à-dire adaptées aux difficultés analysées et aux besoins spécifiques des élèves. Ainsi, un enseignant devrait pouvoir distinguer les difficultés inhérentes à l'apprentissage de la lecture lui-même auxquelles il peut remédier en classe, d'autres déficits ou handicaps plus profonds, telle que la dyslexie, qui nécessitent une aide et un appui extérieur.

 

Pluridisciplinarit et polyvalence

Si l’apprentissage initial de la lecture est bien l’affaire de l’école primaire, et s’il doit se parfaire en cycle 3 autour de la notion de polyvalence, c’est un apprentissage continué au collège qui doit être poursuivi, dans chaque discipline.

Le collège aura bien des difficultés à donner une chance nouvelle aux lecteurs qui y arrivent malhabiles ; en effet, les exigences spécifiques à chaque discipline révèlent et accentuent les rigidités et les insuffisances de lecture. Alors qu'à l'école primaire certains élèves font illusion en fournissant des preuves ponctuelles d'un savoir-lire balbutiant, à l'entrée au collège éclate avec brutalité l'état très approximatif de leur savoir-lire. Bâties sur des bases instables, insuffisamment diversifiées, les capacités de certains élèves à la fin de l'école élémentaire ne leur permettent pas d'affronter des champs disciplinaires qui ont chacun leurs propres exigences de lecture. Sous le regard indigné de professeurs qui jugent à tort que la lecture n'est plus leur affaire, ces élèves vont se trouver confrontés à des textes fictionnels, des documents, des textes explicatifs… ; mis en demeure de les comprendre et de les analyser, ils vont accumuler les échecs et perdre progressivement les quelques capacités qu'ils ont péniblement acquises. S'amorce ce processus souvent inéluctable que l'on peut appeler " l'illettrisme de retour " dont on sait qu'il annonce la marginalisation et l'échec scolaire.

Lire un conte merveilleux, un énoncé de mathématiques ou la description de la germination des graines, suppose que le lecteur adopte, dans chacun des cas, un comportement de lecture particulier. Imaginons qu’on lise un énoncé de mathématiques de la façon dont on lirait un conte merveilleux : on aurait peu de chance d’en découvrir la solution. Inversement, à lire un conte merveilleux comme l’énoncé d’un problème, on ne prendrait guère de plaisir. Chaque type de texte, chaque projet de lecture suppose une stratégie de lecture particulière.

Au-delà de l'identification automatisée des mots, au-delà de la capacité à reconnaître la construction grammaticale des phrases et des textes, l'école doit apprendre à tous les élèves dont elle a la charge à adapter leur façon de lire à la situation qu'ils ont à affronter. Trop d'enseignants restent encore persuadés qu'une fois acquis les mécanismes de la lecture, l'élève deviendra, par seule fréquentation de textes différents, un lecteur polyvalent. C'est ainsi que l'on voit fleurir dans la plupart des livres de lecture du cycle 3 (CE2, CM1, CM2) les textes les plus variés : modes d'emploi, publicité, poésies, théâtre, prospectus, extraits d'albums jeunesse... sans véritablement que l'on apprenne aux élèves comment identifier les différentes catégories de textes et comment "ajuster" leur lecture aux exigences de chacune d'elles. La flexibilité, l'adaptabilité de la lecture ne sont pas automatiquement fournies avec les clés du code ; ces facultés s'acquièrent progressivement par l'expérimentation et la médiation. C'est en se rendant compte qu'il s'est trompé de stratégie de lecture qu'un élève prend conscience que ces stratégies existent ; c'est dans la mesure où le maître souligne et rectifie les "erreurs d'aiguillage" que l'élève va comprendre que l'on ne lit pas tout de la même façon.

 

évaluer les compétences

Evaluer le savoir lire est une démarche nécessaire tout au long de l’apprentissage continué de la lecture. Les tests et outils divers, souvent lourds à mettre en œuvre, n’ont de véritables raisons d’être utilisés que s’ils permettent une mise en œuvre efficace et précise de remédiations pour des groupes d’élèves clairement différenciés.

En matière d'évaluation, le maître est encore trop souvent livré à lui-même. Il a une vision assez approximative des performances de lecture de ses élèves dans la mesure où le repérage et l'identification des difficultés respectives de chaque enfant sont rarement systématiques et objectifs. En conséquence, ses choix pédagogiques ne peuvent prendre en compte une hétérogénéité dont il ressent certes la force inquiétante, mais dont il ne discerne pas les constituants. D'un groupe peu différencié émergent d'une part quelques très bons lecteurs, d'autre part quelques très mauvais lecteurs dont l'enseignant ne sait, dans l'un et l'autre cas, pas très bien quoi faire. Faute d'un dispositif simple et efficace d'analyse de l'hétérogénéité de sa classe, le maître, en dépit des discours l'exhortant à la diversification, est contraint de gouverner pédagogiquement au centre.

Dans l'établissement scolaire, alors que la mise en place des cycles de trois ans avait laissé espérer une gestion pédagogique plus fluide et plus collective, le cloisonnement est toujours largement la règle. Les conseils de cycle où se joue parfois le destin scolaire de certains enfants sont un lieu où se juxtaposent parfois les opinions subjectives sans que les difficultés de lecture de certains élèves y soient véritablement analysées, suivies et comparées dans la continuité de leur scolarité.

Les activités de soutien dépassent très rarement les limites de chaque classe, faute de regrouper par un travail d'équipe des élèves qui, dans des classes différentes, relèveraient des mêmes actions de remédiation. Ajoutons enfin que faute d'une transparence des résultats établis sur des critères simples et clairs, l'établissement scolaire est objet de suspicion de la part des collèges et de défiance de la part des parents d'élèves.

Rien ne justifie l'effort qu'impose l'évaluation des performances des élèves et les contraintes qui l'accompagnent si ce n'est la certitude de pouvoir en tirer dans un délai très court des conséquences pédagogiques pertinentes, de pouvoir fonder un projet d'équipe et d'entretenir avec les partenaires de l'école un dialogue plus serein et mieux explicité.

Toute opération d’évaluation devrait donc prioritairement permettre :

·  de regrouper les élèves selon la nature de leurs difficultés afin de leur proposer des démarches pédagogiques adaptées.

·  de suivre de façon continue, tout au long de l’année, l’évolution de chaque élève.

·  de suivre, en s’appuyant sur des critères identiques, l’évolution d’un élève tout au long d’un cycle.

·  de faire de l’outil d’évaluation et de remédiation le dénominateur commun d’une équipe de cycle engagée dans un projet pédagogique commun.

·  de partager avec les réseaux d’aide et les orthophonistes des indicateurs explicités.

·  d’éclairer les parents sur les projets ou les difficultés de leurs enfants en fondant le dialogue sur des données précises et compréhensibles par tous.

Alain Bentolila